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L’abbaye mérovingienne

Elle est fondée en 639, à la mort du roi Dagobert, par un diacre du nom de Blidegisile qui obtient de sa veuve,

Nantilde, la terre de Warenna (la Varenne : c’est alors le nom du territoire enclos par la boucle de la Marne) et le site de Fossatus (le Fossé) occupé par un castellum (une fortification antique) : c’est le site du vieux Saint-Maur. Son premier abbé est Babolein, probablement venu de Nevers. Il sera sanctifié plus tard et sa Vie, écrite au XIe siècle, regroupera les anciennes légendes de l’abbaye, dont celle des Bagaudes qui auraient été massacrés au IIIe siècle sur la butte du vieux Saint-Maur. Dès 658, la petite abbaye, dédiée aux Saints-Apôtres Pierre et Paul et à la Vierge Marie, bénéficie du régime de l’immunité. Le plus ancien acte conservé en original est une charte de la fin du VIIe siècle, adressée par le roi Childebert III à l’abbé Waldomar.


L’abbaye carolingienne

En 771, Charlemagne confirme l’immunité accordée à l’abbaye des Fossés. Dès 814-816, elle adopte la réforme initiée par Benoît d’Aniane, et bénéficie d’un privilège d’exemption de péage dans tout l’Empire, grâce à la protection d’un fidèle de l’empereur Louis le Pieux, Bégon, comte de Paris, qui déclare avoir consacré ses efforts à restaurer l’établissement qu’il avait trouvé quasiment détruit. Ses abbés Benoît (816-830) et Ingelbert (830-845) sont réputés spécialistes de la Règle bénédictine et appelés à réformer ou établir d’autres monastères, tels Saint-Wandrille, Saint-Maur-sur-Loire (où l’on exhume le corps de saint Maur en 845) et Neuville-sur-Sarthe. Une nouvelle église est consacrée vers 829.

Particulièrement favorisée sous Charles le Chauve, l’abbaye des Fossés apparaît parmi les principaux monastères du diocèse lors de l’élection de l’évêque Énée en 856. Occupé et pillé par une troupe de Normands dans l’hiver 861-862, l’établissement reçoit en compensation, le 13 novembre 868, les reliques de saint Maur, disciple de saint Benoît, que l’on disait avoir introduit la règle bénédictine en Gaule au VIe siècle. Après un long exode en Champagne puis dans le Bugey pour échapper aux Normands, les moines sont de retour en 924. Ils propagent les récits de la Vie et des Miracles de saint Maur, qui le rendront populaire dans toute l’Europe. Très parisien quoique hors Paris, le monastère entretient des liens privilégiés avec l’Anjou, la Touraine, le Maine.


L’abbaye romane

4 Manuscrit du scriptorium de Saint Maur 2

Restée aux mains de descendants du comte Bégon, l’abbaye est réformée par saint Maïeul et les moines de Cluny peu après l’élection d’Hugues Capet (987), et placée sous la protection de son fidèle lieutenant, Bouchard le Vénérable, qui cumule les comtés de Paris, Vendôme, Melun et Corbeil. Bouchard chasse assez rapidement les clunisiens vers l’an mil, au profit de son beau-fils Thibaud, et se retire à l’abbaye pour y mourir vers 1005. Une nouvelle et vaste église est entreprise et dédicacée en 1030 : sa nef subsistera jusqu’en 1750. Après une phase mouvementée en 1058 lors de la mainmise sur l’abbaye par un descendant du duc de Normandie, qui provoque la révolte du chancelier de l’abbaye et l’emprisonnement de l’abbé, l’abbaye développe un scriptorium dont subsistent de très beaux manuscrits, pour la plupart à la Bibliothèque nationale de France. Les manuscrits sont généralement copiés en hiver, lorsque le froid limite les tâches extérieures, et les copistes ont laissé divers témoignages de leur activité. La bibliothèque de Saint-Pierre des Fossés, dont un catalogue du XIIe siècle est conservé aux Pays-Bas, est assez réputée pour que des moines d’autres abbayes viennent y copier des manuscrits. L’abbaye est aussi l’une des premières à pratiquer la notation musicale en organum, ancêtre de la polyphonie. On y mentionne un musicien et pédagogue exceptionnel, Guido Oacrius. Après la perte du prieuré de Saint-Maur-sur-Loire en 1096 sur décision du pape, l’abbaye obtient en compensation du roi Philippe 1er, en 1107, le prieuré Saint-Éloi, situé aux portes du palais de la Cité. Elle structure la gestion de ses domaines, situés surtout en Seine-et-Marne, dans l’Essonne et dans les Yvelines, autour de neuf prieurés.


L’abbaye gothique

Après un abbé dépensier, Jean d’Auxonne, déposé au retour de croisade de saint Louis, l’avènement de Pierre de Chevry (1256-1285) marque le début d’une période faste et documentée de façon exceptionnelle (265 chartes, deux polyptyques, un censier, un rituel, etc.). Pierre de Chevry dote l’abbaye de nouveaux statuts et entreprend une ambitieuse reconstruction du chœur et du chevet de l’église abbatiale (elle atteint 86 mètres de longueur), terminée vers 1281, pour accueillir les foules sans cesse plus nombreuses du pèlerinage à saint Maur. Le sanctuaire est orné de carreaux émaillés, de vitraux aux personnages multicolores et de fresques à la gloire de saint Louis, formant une espèce de vaste reliquaire. L’entreprise est soutenue par le légat Simon de Brion qui, devenu le pape Martin IV, couvre Pierre de Chevry de privilèges quasi épiscopaux : anneau, mitre, dalmatique.


Le pèlerinage

6 L abbaye et le chateau restitues par Philippe Biard 8086e 4ecd2Son succès entraîne le changement du nom de l’abbaye : si l’appellation Saint-Pierre de Fossez est employée jusqu’en 1282, celle de Saint-Maur de Fossez, apparue en 1247, l’emporte à partir de 1280. Le pèlerinage, fréquenté d’abord à la Saint-Maur (15 janvier), puis surtout la nuit de la Saint-Jean (24 juin), est spécialisé dans la guérison de la goutte, appelé mal saint Maur , et de l’épilepsie, appelée mal Saint-Jean. Il est précédé, dès le XIIIe siècle sans doute, d’une foire et d’une revue féodale. Saint-Maur est une étape du pèlerinage à Rome. On y vient de Flandre et d’Allemagne. Témoins de ce pèlerinage, les enseignes de pèlerins, retrouvées un peu partout dans la moitié nord de la France, dont une belle collection est conservée au Musée de Cluny à Paris. A la fin du XVe siècle, les moines en vendent plus de 2600 par an en métal, sans compter des milliers d’autres en bois ou en papier. Les habitants du bourg des Fossés (le vieux Saint-Maur actuel), qui vivent aussi du pèlerinage, leur font une concurrence acharnée, offrant aux pèlerins leurs auberges, des spectacles sur tréteaux, et toutes sortes de menus produits : chandelles, enseignes, joyaux et ouvrages de cire. Au témoignage de François Villon, les miraculés laissent leur béquille dans le sanctuaire. Les témoignages littéraires attestent également que le pèlerinage à saint Maur est l’un des principaux d’Île-de-France, avec ceux de Saint-Fiacre, Saint-Prix, Saint-Denis et Saint-Mathurin de Larchant. À la guerre de Cent Ans, le futur Charles V fait protéger le sanctuaire et les pèlerins par une enceinte fortifiée dont subsiste la tour Rabelais. En janvier 1378, l’abbé accueille un pèlerin de marque, l’empereur Charles IV du Saint-Empire, atteint de la goutte et venu de Prague tout spécialement : une visite spectaculaire rapportée par les Grandes Chroniques de France et par Christine de Pisan. Après le pillage intégral de l’abbaye par les Armagnacs puis par les Anglais en 1430, les moines portent les reliques de saint Maur en procession à travers la France tous les deux ans pour rassembler les sommes nécessaires à la reconstruction du sanctuaire. Malgré cela, en 1449 encore les chroniqueurs stigmatisent les coquins qui hantent les pardons et pèlerinages d’Île-de-France, particulièrement celui de Saint-Maur.


La sécularisation (1536)

Tombée en commende, l’abbaye est sécularisée en 1536 au profit de l’évêque de Paris Jean du Bellay et transformée en une collégiale de huit chanoines et quatre vicaires. Son médecin, François Rabelais, est un court moment l’un de ces chanoines. Si le pèlerinage est mal connu pendant les guerres de religion, où les pèlerins qui viennent de Paris entrent en conflit avec les huguenots du Temple protestant établi à Charenton, il fait l’objet, dans le cadre de la Contre-Réforme, d’une forte relance au XVIIe siècle, malgré divers troubles et le vol du chef de saint Maur en 1628. On signale plus de 2000 pèlerins dans l’église dans la nuit de la Saint-Jean 1636. On conserve pour cette époque les attestations d’une trentaine de guérisons miraculeuses, concernant presque toutes des maux de jambe. Les miracles ont lieu préférentiellement à l’issue de la messe de minuit et après que le candidat au miracle ait tourné trois fois autour des reliques de saint Maur.


La démolition

1 Ruines de l abbaye en 1750Après l’interdiction du grand pèlerinage de la Saint-Jean par l’archevêque de Paris en 1730 sous prétexte des excès qui y sont commis, mais aussi en raison de la ruine de l’église, l’archevêque de Paris Christophe de Beaumont décide en 1749 la suppression de la collégiale et son rattachement au chapitre de Saint-Louis du Louvre, puis la vente et la démolition de la vaste église abbatiale, aussitôt achetée par le procureur du prince de Condé pour élargir les terrasses du château. Dans les années 1760, les ruines monumentales de l’église font les délices de quelques dessinateurs et graveurs de l’école de Wille. Les autres parties de l’abbaye, restées aux mains des chanoines de Saint-Louis du Louvre jusqu’à la Révolution, passent à divers propriétaires au XIXe siècle.


Patrimoine

5 Coupe de la tour Rabelais dessin de Pierre Gillon 30a08 0c087Les vestiges conservés de l’ancienne abbaye sont à la fois maigres et très divers. Son emplacement est partagé entre le terrain de la Maison de retraite de l’Abbaye (dont la construction a fait disparaître en 1966 divers bâtiments remaniés, dont l’ancien logis abbatial ; il subsiste un tronçon d’un ancien égout médiéval) et le Parc municipal de l’abbaye (Site inscrit en 1962). Le seul édifice intact, la tour d’enceinte du XIVe siècle, dite tour Rabelais, à laquelle ne manque que la toiture, a été classée Monument historique en 1924 ainsi que les murailles partiellement conservées entre la tour et l’ancienne poterne d’entrée de l’abbaye (impasse de l’abbaye). On y remarque deux archères-canonnières, parmi les plus anciennes connues. La tour comporte trois étages, dont un est souterrain. Au rez-de-chaussée sont visibles des graffiti, dont une frise de personnages du XVe siècle et les armes de l’abbaye.

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Mur du cellier des moines

Dans le parc subsistent les vestiges de la chapelle Notre-Dame-des-Miracles (XIIe et XIVe siècle), qui occupe l’emplacement de l’une des églises primitives où fut enterré le premier abbé, saint Babolein, un mur du cellier (XIe-XIIe siècle), un réseau de caves, un puits, une galerie néogothique, la villa Bourières (1858), futur musée du site, et quelques murs arasés du collatéral nord du chœur de l’abbatiale, dont un pilier gothique. De 1973 jusqu’au classement des vestiges en 1988, la Société d’histoire et d’archéologie « Le Vieux Saint-Maur » a mené un chantier bénévole REMPART qui a révélé l’intérêt de ces vestiges qui devaient être démolis et démontré l’existence en élévation des murs de la chapelle Notre-Dame-des-Miracles. 2 Mur du cellier des moines edca5 575c2Des équipes de jeunes de divers pays ont, au cours de camps d’été et de stages d’archéologie et de taille de pierre, relevé et rassemblé les vestiges, construit des locaux, dont un dépôt archéologique, protégé les fouilles et le site, étayé les murs de la chapelle et les voûtes, dégagé le sous-sol de la tour Rabelais et les caves, stoppé l’effondrement de la villa Bourières, démoli les constructions adventices, évacué toutes sortes de déblais encombrant le site, comblé les tranchées d’anciennes fouilles et préparé la mise en valeur du site en restaurant le mur de terrasse sud, le mur nord de la nef de la chapelle, les portails d’entrée et une orangerie du XIXe siècle entièrement ruinée, devenue le siège de l’association. Leurs efforts ont été récompensé par plusieurs prix de la Caisse nationale des Monuments historiques.

Depuis 1988, la Ville de Saint-Maur-des-Fossés a entrepris la restauration de la villa Bourières, futur musée de site. Le Musée de Saint-Maur conserve une belle collection de sculptures de l’abbaye, en particulier plusieurs chapiteaux romans et deux statues-colonnes. De nombreux manuscrits enluminés à Saint-Maur sont conservés à la Bibliothèque nationale de France. Dispersés à travers l’Europe dès le XVIe siècle, quelques-uns se trouvent aujourd’hui à Troyes, au Vatican, en Suisse, à Londres, et même à Saint-Petersbourg.


Archéologie

3 Statue colonne XIIe siecle b491f 03e92Après l’exhumation des sépultures de l’église abbatiale en 1750, qui apporte quelques découvertes comme celles des entrailles du roi Henry V d’Angleterre († 1422), il faut attendre 1860 pour voir entreprendre les premières fouilles par le pharmacien Bourières qui fait dégager la crypte romane, rassemble les sculptures et crée un premier musée lapidaire sous un appentis. A part la découverte fortuite de trois statues-colonnes avant 1920 (un apôtre et le « Jeûne de saint Nicolas » déposés au Musée de Saint-Maur, et un Saint Michel apporté à Washington en 1936) et celle de sépultures au fond de l’impasse du Jeu d’Arc (ancien accès à l’abbatiale) en 1933, ce n’est qu’en 1958-1959 que des tranchées de sondages rudimentaires sont creusées par les ouvriers de la Ville pour localiser l’église abbatiale (le collatéral nord du chœur est dégagé) et faire échec à un projet de logements de la Caisse des Dépôts.

En 1966, la construction d’une maison de retraite intercommunale sur la moitié nord du site (où se trouvait l’ancien logis abbatial, très remanié au XIXe siècle) provoque un mouvement bénévole pour un sauvetage désespéré et la fouille d’une nécropole médiévale qui révèle la richesse potentielle du site. De 1967 à 1970, la Société d’histoire et d’archéologie conduit quelques fouilles et sondages localisés (nécropole orientale, découverte du pavement de l’abbatiale, etc.). Après l’établissement d’un relevé archéologique exhaustif et le lancement d’un chantier REMPART en 1973, l’association reprend les fouilles en 1975-1976 en vue de la restauration d’une cave médiévale, puis en 1978-1980 dans la nef de la chapelle Notre-Dame-des-Miracles, sous la direction du service départemental d’archéologie, à la suite de la découverte fortuite, par un chercheur de trésor, d’une urne funéraire. L’ouverture du parc au public en 1982 marque pour longtemps l’arrêt des fouilles, à l’exception d’un sondage en 1984 au nord-est du cloître, et d’une campagne d’évaluation archéologique menée dans l’hiver 1988-1989 par l’archéologue David-John Coxall. De 1974 à 1994, la Société d’histoire et d’archéologie a rassemblé dans un dépôt archéologique tant les découvertes fortuites que les collections éparses d’anciennes fouilles, qu’elle a inventoriées et étudiées, préparant la matière d’un futur musée de site en cours de réalisation par la Ville de Saint-Maur-des-Fossés.

 

Bibliographie sommaire :

Histoire : Marcel BAUDOT, « Histoire de l’abbaye des Fossés des origines à l’année 925. Examen critique des sources narratives et diplomatiques », Ecole nationale des Chartes. Positions des thèses, Paris, 1925, 12 p. — Abbé Jean LEBEUF, Histoire de la Ville et de tout le diocèse de Paris (1753), rééd. Paris, 1883, t. II, p. 418-463. — Pierre GILLON, Saint-Maur de Fossez, mil cent onze ans d’histoire, 1981, 14 p. — Anne TERROINE, Un abbé de Saint-Maur au XIIIe siècle : Pierre de Chevry (1256-1285), Paris, 1968, 236 p.

Patrimoine : Barbara DIRLAM, Les sculptures médiévales de Saint-Maur-des-Fossés, Le Vieux Saint-Maur, 1983, 166 p. — Nicolas FAUCHERRE, « Un exemple d’adaptation précoce de l’artillerie dans le domaine royal : les archères canonnières de l’abbaye de Saint-Maur », Le Vieux Saint-Maur, n° 60, 1988, p. 11-25. — Le Patrimoine des communes du Val-de-Marne, éd. Flohic, 1993, 445 p.

Archéologie : Christine BERTRAND, Bernadette BOUSTANY, David-John COXALL, Pierre GILLON, Saint-Maur-des-Fossés. Le site de l’abbaye, Saint-Maur, [1990], 20 p. — Georges SAOUTER, « Quand l’histoire se tait… les fouilles au parc de l’Abbaye », Le Vieux Saint-Maur, n° 48, 1968, p. 75-81 et encart.

Cédérom : Charlotte DENOËL, Vie et miracles de saint Maur, Troyes, 2005.

En préparation : Saint Maur, disciple de saint Benoît : culte et pèlerinage, sous la direction de Pierre GILLON.

Dossier établi par Pierre GILLON.